09/11/2011 10:02 GMT
Interview avec Ulf Richter
Ulf Richter avec le projet "Kachile" qui vise à promouvoir l'artisanat en Côte d'Ivoire a remporté le 3ème prix Orange de l'entrepreneuriat social en Afrique.
- Pourriez-vous, nous parler un peu de vous, de votre parcours professionnel ?
J’ai fait un Doctorat en Sciences Economiques de l’Université de Lausanne (Suisse). Au cours de mes recherches j’ai commencé à m’intéresser aux chaînes de valeurs globales. Après mon Doctorat je voulais partir soit en Chine soit en Afrique, j’ai finalement choisi l’Afrique parce que j’avais eu l’opportunité d’enseigner et de faire du consulting en Côte d’Ivoire. Arrivé en Côte d’Ivoire, je me suis rendu compte que c’était un pays en crise et qu’il y avait des besoins dans pas mal de domaines. Je vivais à Bassam qui est une ville plutôt touristique, à l’époque je me suis demandé ce que je pouvais faire pour aider les artisans qui y sont nombreux et qui ont un niveau d’artisanat assez bas. J’ai enseigné au Pérou où le niveau de l’artisanat est plus élevé qu’en Afrique je pense que si on arrive à atteindre ce niveau ce serait déjà un grand pas. Cependant, on note un manque d’enthousiasme chez les artisans qui ont souvent de bons produits mais les marchés où les écouler sont rares.
Outre le problème d’accès aux marchés d’autres problèmes se sont posés tels que le développement des compétences, l’accès aux financements, aux ressources humaines mais aussi l’organisation de la production. Mon esprit entrepreneurial m’a poussé à me lancer dans ce projet qui me tient à cœur et mes études d’informatique m’ont aidé à m’orienter vers l’E-commerce.
Il y a beaucoup de projets en Chine en Europe qui grâce au commerce électronique ont pu émerger, mais le défi majeur dans mon projet c’est d’arriver à gérer la logistique, le contrôle de la production ainsi que la connexion avec les marchés afin d’accéder directement aux consommateurs.
Il reste beaucoup de travail à faire pour permettre à l’art africain d’émerger car comme vous le savez l’image qui est donnée de l’Afrique est souvent négative : les guerres, la corruption…je me suis dit qu’en mettant en place un projet innovant dont tout le monde pourrait bénéficier cela permettrait de contribuer à changer cette image.
- Votre projet « Kachile » veut permettre à la production artisanale Ivoirienne d’avoir un meilleur accès au marché étranger pour aider à la valorisation du secteur par une rémunération de la force de production ainsi que par la promotion du riche patrimoine culturel du pays à travers l’art artisanal. Le projet se fera sous la forme d’une plateforme web No. 1 pour les artisans de la Côte d’Ivoire et de l’Afrique de l’ouest en général. Quelle est la difficulté majeure dans la mise en œuvre d’un tel projet ?
La première difficulté que j’ai rencontrée dans la mise en œuvre du projet a été le manque d’infrastructure, ensuite les coupures d’électricité à tout moment, les coûts d’internet élevés, de ressources humaines.
Dans le cadre de ce projet j’ai travaillé avec beaucoup de personnes au niveau international et avec une vingtaine de personnes en Côte d’Ivoire. Malheureusement les projets de ce genre ne sont rentables que sur le long terme et généralement les gens ont besoins d’argent tout de suite.
L’autre problème que j’aimerais soulever est celui du financement, les fonds existent mais c’est un projet français et moi je suis Allemand, mon réseau se trouve surtout en Allemagne, aux Etats-Unis ou encore en Suisse et ces pays ne s’intéressent pas tellement à l’Afrique de l’Ouest. Au niveau local les financements sont quasi inexistants donc difficile à trouver.
- Le secteur informel surtout dans l’art occupe une très grande place en Afrique ne représente t-il pas un frein pour le projet ?
On distingue deux sortes d’art, l’art artisanal et l’art contemporain ce dernier n’est pas très développé il y a encore beaucoup de travail à faire c’est un secteur prometteur il faut juste faire en sorte que les artistes ivoiriens aient un niveau international.
Quant à l’art traditionnel, il est en train de perdre sa valeur car les gens délaissent souvent leur patrimoine, et les meilleurs objets d’art sont fabriqués par des gens qui ont un certain âge, les jeunes ne s’intéressent plus à ce secteur donc il y a un travail de préservation à faire derrière.
Avec mon projet nous espérons créer la demande afin que les gens s’intéressent plus à l’art mais aussi améliorer la qualité des objets d’art produits par les artisans. J’ai ainsi rencontré plusieurs associations et nous avons eu des discussions dans ce sens il est important qu’elles s’organisent, d’autre part il y a des coopératives mais elles ne sont pas très bien organisées aussi.
La clé de la réussite passe obligatoirement par une organisation plus optimale afin de produire des objets standards. On est conscient de ce problème et on cherche actuellement à mettre en place une solution.
- « Le prix Orange de l’entrepreneur social en Afrique » a été lancé pour promouvoir l’innovation sociale en faveur du développement. Pourriez-vous revenir sur la dimension sociale et innovante de votre projet?
Notre projet présente plusieurs facettes sociales, en effet il permet de donner une autre image de l’Afrique différente de celle que l’on a toujours eu, on aimerait aussi montrer qu’il y a de jeunes talents et leur donner l’opportunité de démontrer leur savoir-faire, c’est une façon de promouvoir le patrimoine culturel de l’Afrique. La Côte d’Ivoire est le pays pilote mais nous pensons étendre le projet dans la sous région au Ghana, au Cameroun, Bénin…
Cependant pour que le projet marche en plus de son organisation il y a toute une série de choses à faire : aller dans les villages, former les coopératives, c’est actuellement en cours et on a sollicité pour cela l’aide du ministère de l’artisanat. Je pense qu’en donnant un salaire à l’artisan on peut être certain que tout son entourage va en bénéficier. Si on arrive ainsi à mettre en place une production régulière dans plusieurs villages cela pourrait faire vivre toute une région. Parce qu’actuellement, l’emploi est probablement le besoin le plus important en Côte d’Ivoire car plus de 50% des gens sont au chômage surtout les jeunes. Les projets qui vont dans ce sens sont très importants car ils permettent de supporter les jeunes mais aussi les femmes car beaucoup de ces objets artisanaux sont fabriqués par les femmes et cela permet par ailleurs d’être plus productif.
- Quelles devront être les démarches pour l’artisan ivoirien qui souhaiterait accéder à votre plateforme web No.1?
Nous nous occupons de la gestion de la plateforme car cela nous permet de contrôler la qualité des images et de l’information. Nous travaillons aussi avec des jeunes qui s’occupent du volet marketing, ils vont prospecter dans les villages et négocier les conditions de mise en avant des œuvres sur la plateforme. Car dans le contexte actuel on ne peut s’attendre à ce qu’un artisan apprenne à utiliser internet s’il y parvient c’est tant mieux mais c’est compliqué surtout dans les villages c’est pour cela qu’une structure solide pour faire le travail de marketing est nécessaire dans le milieu rural.
- Pourquoi avez-vous choisi de vous orienter vers l’entrepreneuriat social ?
Tout simplement parce qu’avec mes connaissances et mes capacités je me sentais en mesure de monter un projet comme celui là. Quand on vit dans certains milieux on ne peut pas être insensible aux conditions de vie des personnes. Aujourd’hui il existe des familles qui sont reconnues pour être de grands industriels comme TATA Steel en Inde qui a su créer un nouveau modèle social en innovant dans plusieurs domaines. En outre, j’ai fait ma thèse sur la responsabilité de l’entreprise, j’enseigne l’éthique de l’entreprise donc cela fait partie de mes valeurs. Je pense que si on arrive à créer des structures qui fonctionnent cela aura toujours un impact social même s’il faut souvent faire un travail de formation derrière.
- Vous faites partie des 3 gagnants quel est votre sentiment ?
C’est super, je suis très content c’est une source de motivation supplémentaire et une grande satisfaction après tant d’efforts, d’énergie consacrée au projet. Je suis très content du prix et j’espère qu’il y aura une suite surtout que j’aimerai dans l’avenir travailler avec Orange Côte d’Ivoire. Le plus important dans un projet d’entrepreneuriat social c’est un réseau fort, avoir des personnes qui supportent de telles initiatives c’est important.
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